Journalisme mal informé ou journalisme orienté ?
07/12 Catégories : Récidive, Web & médias
Titre choc lu sur le site Internet de Ouest-France :
Sous castration chimique, il récidive
À 29 ans, il a commis un nouveau viol. Son procès illustre les limites du traitement prôné par le gouvernement.
Pour le lecteur pressé, pas de doute : l'article va raconter l'histoire d'un criminel qui a récidivé alors qu'il était sous traitement hormonal. Preuve que le traitement n'est pas vraiment efficace et que le gouvernement a eu tort de faire voter une loi récemment sur cette question.
Mais si on va un peu plus loin, on constate que la vérité est à l'exact opposé !
Lisons donc cet article :
Antonio Marie a été condamné à dix ans de prison, hier, par la cour d'assises de la Manche pour viol et tentative d'agression sexuelle, en août et octobre 2007. Les victimes sont trois garçons alors âgés de 10 à 12 ans, abordés par l'accusé à la piscine de Saint-Lô.
Déjà condamné en 2006 pour des agressions sexuelles sur mineurs, Antonio Marie admet : « Je n'arrive pas à me contrôler quand je vois des enfants. »
Notons que ce récidiviste n'était pas récidiviste aux yeux de la loi. Lorsque l'on commet une agression sexuelle puis un viol, on n'est pas en état de récidive légale. Ce qui est l'une des raisons pour lesquelles les chiffres officiels en matière de récidive sexuelle sont déconnectés de la réalité, comme l'a montré la publication de l'Institut pour la Justice sur ce sujet.
En 2007, il suivait un traitement hormonal. Autrement dit : la castration chimique. Mais il avait cessé de prendre ses cachets à l'époque où il a commencé à fréquenter la piscine de Saint-Lô.
Ah ! Il avait cessé de suivre son traitement ! Donc ce qui est en cause dans cette affaire, ce n'est pas le traitement hormonal, mais bien l'application de la loi et de la fameuse "obligation de soin". S'il y a eu récidive, c'est parce qu'un délinquant sexuel a pu ne pas suivre son traitement sans être inquiété.
Mais n'était-ce pas justement l'objet de la loi qui vient d'être votée par l'Assemblée nationale ? L'objectif n'était-il pas - entre autres - de veiller à ce qu'un délinquant sexuel soit bien réincarcéré s'il ne suit pas son traitement ?
Voici un extrait du discours de Michèle Alliot-Marie devant l'Assemblé nationale (souligné par moi) :
Un traitement inhibiteur de la libido (improprement appelé castration chimique) peut être administré dans le cadre d’une injonction de soin. Il faut renforcer l’effectivité de cette mesure.
Si, dans le cadre du suivi socio-judiciaire, le condamné est soumis à une injonction de soin, tout refus du traitement anti-libido pourra conduire à une réponse immédiate.
Le non-respect de l’injonction de soin pourra être sanctionné :
- par l’incarcération si la personne exécute sa peine en milieu ouvert ou si elle est sous surveillance judiciaire,
- par le placement en rétention de sûreté si elle est sous surveillance de sûreté,
- par le retrait de crédit de réduction ou l’interdiction de bénéficier de réduction supplémentaire de peine si elle est détenue.
Si des incidents graves ou une interruption de traitement ont lieu, ils devront être signalés.
Nous savons bien que certains délinquants tentent de contourner leur traitement, soit en ne s’y soumettant pas, soit par la prise de médicaments interférant avec les effets de la castration chimique.
Pour donner aux juges les moyens de vérifier la réalité de la prise et du suivi du traitement, un médecin traitant chargé de prescrire et de suivre l’administration du traitement, rendra compte à un médecin coordonateur. Lui-même aura l’obligation d’informer les juges de toute interruption de traitement.
Par conséquent, si l'article illustre quelque chose, c'est plutôt la timidité dont a fait preuve le gouvernement pour assurer l'effectivité de la mesure.
Le médecin coordinateur aura désormais l'obligation de prévenir les juges de l'arrêt du traitement par le condamné. Doit-on en déduire qu'il y avait des médecins qui se gardaient, au nom du "secret professionnel", d'avertir les autorités qu'un dangereux délinquant sexuel ne suivait plus son traitement ?
Et comment le médecin vérifiera-t-il que le délinquant suit effectivement le traitement ? Le professeur Bernard Debré préconisait à juste titre 1) la systématisation du traitement par injection (plutôt que par cachets) et 2) un contrôle sanguin régulier du condamné pour vérifier que le condamné ne prend pas d'hormones destinées à contrarier les effets du traitement.
Mais finissons l'article :
« Je compte douze victimes, recense le président de la cour, Hervé Locu. Comment faire pour qu'il n'y en ait pas une treizième ? »
Douze victimes au total, une récidive réelle et... 10 ans de prison ?
L'accusé a son idée : « Je veux la castration chimique, mais avec la piqûre. » Le traitement peut s'administrer par cachets, ou par injection. « L'efficacité est comparable, précise le Dr Lorteau, expert psychiatre. Mais il est moins facile d'échapper au traitement injectable. »
Pourquoi avoir choisi les cachets, alors, après sa première condamnation ? Parce qu'ils sont remboursables, pas le traitement par piqûre. « Or, il coûte cher : 300 € par mois. Et la castration chimique n'est pas une garantie totale », prévient l'expert. L'avocat général en convient. François Gosselin a donc demandé vingt ans de suivi sociojudiciaire contre l'accusé, le maximum prévu par la loi. Il a été suivi par la cour d'assises.
« Antonio Marie sortira un jour de prison, explique l'avocat général. Il devra sortir dans les meilleures conditions de contrôle : nous sommes débiteurs de la société, et d'éventuelles autres victimes. »
Certainement. Mais la peine est-elle bien adéquate ?


2 commentaires
Just Hinières le 07 Décembre 2009 à 19:08
C'est bien de se préoccuper de l'application effective de la peine prononcée : dans ce domaine, l'IPJ fait oeuvre utile, et même indispensable compte tenu de la situation actuelle. Mais comment ne pas voir les limites de cette approche ? Que le condamné sorte deux ans plus tôt ou deux ans plus tard, les risques de récidive sont à peu près les mêmes, si l'on n'a pas porté aussi l'effort sur ce qui se passe en prison. Travail, enseignement, réinsertion ? Ou dégradation, propension accrue à la criminalité et volonté de revanche contre la société ?
don le 13 Décembre 2009 à 00:10
D'accord Just sauf dans votre ex: c'est la récidive qui risque de revenir mais 2 ans plus tot!
Notez aussi la ministre utilise les mots " pourra " et "devra".
Le débat parlementaire a eu lieu il me semble le 17/11/09. La locution "castration chimique" est niaise ,l'application de cette loi parait complexe quand au prix 300€ (si c'est vrai) scandaleux.