La séquence médiatique des 82 000 peines non exécutées montre que Michèle Alliot-Marie est nettement plus habile politiquement que son prédécesseur.

Car l’un des enjeux de la communication ministérielle sur le sujet n’est autre que de faire accepter aux parlementaires et à l’opinion les dispositions les plus contestables d'un texte qui sera voté à l’automne par l’Assemblée nationale : le fameux projet de loi pénitentiaire.

Ce projet contient en effet un article 48 très problématique. Il y est question de contraindre, « sauf impossibilité matérielle », le juge de l’application des peines à libérer toute personne condamnée à 2 ans de prison ferme, si possible avant même que la peine n’ait commencé à être exécutée. La libération en question n’est certes pas sans condition ; elle sera le plus souvent assortie de l'obligation de porter un bracelet électronique statique (et non mobile).

Il n’empêche : la mesure pose un réel problème de lisibilité de la justice. A ma connaissance, la France est bien le seul pays à donner à un juge (le JAP) la quasi-obligation de défaire en secret la décision d’un autre juge (du TGI) pourtant prise publiquement et en présence de la victime.

A l’heure actuelle, le JAP peut déjà « aménager » toute peine de prison ferme inférieure ou égale à un an, mais la procédure est encore loin d'être aussi automatique que celle prévue par l’article 48 du projet de loi pénitentiaire. Surtout, en passant le seuil à deux ans, on s’apprête à libérer certains délinquants dangereux, et ce d’autant plus que les récidivistes, même condamnés à une peine plancher, pourront eux aussi bénéficier de ces libérations très anticipées.

Michèle Alliot-Marie, qui vient du Ministère de l’Intérieur, est donc en difficulté : comment justifier une telle mesure devant des députés bien décidés à ne pas être aussi bienveillants que leurs collègues du Sénat ?

Sa stratégie : faire l’exact inverse de Rachida Dati. Voici comment.

La précédente ministre de la Justice avait décidé d’étouffer le rapport sur les 82 000 peines non exécutées et de soutenir mordicus que le projet de loi pénitentiaire n’avait pas du tout pour but de désencombrer les prisons. Non, il s’agissait de « lutter contre la récidive » et donc de protéger les Français.

Le problème, c’est que l’on voit mal en quoi remettre sur la voie publique des multi-réitérants ayant commis un délit suffisamment grave pour être condamnés à deux ans de prison pourrait renforcer la sécurité des Français (on pourra lire ces trois notes pour s’en persuader).

MAM a donc changé de stratégie : en diffusant un rapport qui révèle pourtant les graves lacunes du ministère de la Justice en matière d’application des peines, elle fait passer un message simple : en l’état actuel de nos prisons, soit on accepte d’aménager les peines, soit on se résout à ne pas les exécuter du tout.

C’est très habile. Elle évite l’argumentation bien fragile selon laquelle les aménagements de peines réduiraient la récidive, et elle met ses opposants potentiels face à leur responsabilité : "préférez-vous que les peines ne soient pas exécutées du tout ?".

Sauf que...

Il reste un problème : s’il s’agit de prendre des mesures temporaires et radicales pour faire face à la pénurie de places en prison, pourquoi laisser les tribunaux continuer à prononcer publiquement des courtes peines de prison ferme ? Pourquoi cette opacité à laquelle personne ne gagne ?

Développer les alternatives à l’incarcération, pourquoi pas… Mais pourquoi le faire « en douce », sinon pour continuer à afficher une fermeté de pure façade ?

Si MAM a gagné la première manche médiatique, elle n’est pas au bout de ses peines. Il lui reste à trouver des solutions plus transparentes et plus respectueuses des citoyens.

8 commentaires

Antoine le 22 Juillet 2009 à 19:14

Il faut quand même reconnaître à la ministre la volonté de trouver des solutions au problème de l'inexécution des peines !

Publier le rapport, c'est aussi un levier pour faire changer les choses, et notamment moderniser les procédures archaïques et kafkaïennes qui expliquent en partie l'inexécution des peines

Robert Marchenoir le 24 Juillet 2009 à 23:31

Et... heu... Je peux dire une connerie, là ?.... Construire des prisons, ça serait pas une solution ?... Enfin, je dis ça, je dis rien.

Et puis pour financer les postes de gardiens, y'a qu'à supprimer des postes de profs en masse. De toutes façons, pour ce à quoi ils servent... Qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas, leurs clients vont de toutes façons terminer devant un juge.

Donc, autant optimiser les ressources : fermons des écoles, ouvrons des prisons, et les honnêtes gens pourront vaquer en paix !

cap-justice le 25 Juillet 2009 à 17:40

"construire des prisons, ça ne serait pas une solution ?"

Si, sans aucun doute, mais Antoine n'a pas tort de dire qu'il faudrait aussi moderniser le ministère de la justice et en augmenter l'efficience... Le rapport de l'IGSJ montre bien qu'il y a de la marge !

Gaétan Brunoy le 03 Novembre 2009 à 23:52

C'est monstrueux. Le pays marche sur la tête.

Ce qui m'inquiète pour la paix civile en France, c'est qu'on fait exactement l'inverse de la tolérance zéro. Comme il n'y a pas assez de place dans les prisons, et qu'on s'interdit pour des raisons absurdes d'en construire, on exempte les plus petites peines, ce qui est bien compréhensible, mais revient à garantir l'impunité à tous ceux qui n'étaient pas condamnés à au moins un an, et bientôt deux. Cette impunité laisse les primo-délinquants évoluer inéluctablement vers la délinquance endurcie, jusqu'aux premiers emprisonnements, bien trop tard pour espérer la moindre rédemption dans la carrière du crime.

Jusqu'où va-t-on aller ? N'assiste-t-on pas déjà à la création de favelas aux portes de Paris, où la police n'entre pas, où l'ordre légal n'a plus cours, où le maintien de l'ordre est sous-traité aux mafias et aux bandes qui mettent des quartiers entiers en coupe réglée ?

Et tout ça avec la bénédiction des élites qui nous gouvernent !

lewisflo le 09 Décembre 2010 à 22:30

ma fille vit avec son tortionnaire qui a été condamnné a 4 mois de prison pour violence conjugale cet homme n'a pas purgé sa peine et continue a etre violent verbalement et exerce une préssion psychologique sur les enfants dont les 2 ainées ne sont pas de lui ,les enfants se réfugient dans leurs chambre comme en prison et pour rien au monde elles ne manqueraient le coolége ou elles se sentent libres une grand mere au bord du gouffre

Philippe le 18 Janvier 2011 à 23:22

Excellent article, bien documenté et tristement logique.
Je ne manque jamais de diffuser vos publications pour faire connaître aux justiciables l'état désastreux du système qui est supposé les protéger.

A l'heure de la réforme commerciale de la garde à vue, de la systématisation des "mesures alternatives à l'emprisonnement" (qui désignent pudiquement un simple coup d'éponge sur la sanction prononcée), il est nécessaire d'apporter aux électeurs à venir tous les enseignements utiles.

zentai le 24 Février 2011 à 17:16

Je viens de recevoir une video militante qui m'a conduit à votre site.
Découverte, stupéfaction, et donc réflexion a propos de tout cela.
Merci de m'y conduire, mais je suis autant choqué par les situations auxquelles vous voulez remédier que , si j'ai bien compris les arguments de la violence des murs et des prisons qui nous conduisent dans tant de souffrances déja connues, Toute mise en puissance du connu m'invite t elle pas a des effets plus grands encore ? Les murs ont ils guéris des personnes , même s'ils peuvent je vous l'accorde contenir des individus dangereux ? que penser donc de murs mentaux comme des lois ?
Votre engagement me porte a une perplexité, je vous en remercie.
Cordialement

cossul le 12 Décembre 2011 à 09:49

Et si on les mettait au boulot gardé et suivi bien entendu attaché à leur machine pendant 8 heures pas mal non?

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