Liberation article

Libération se fait l’écho, sur deux pages, d’un dispositif expérimental de lutte contre la délinquance des mineurs appelé « Lutte contre le trafic ».

Il s’agit de trouver un emploi salarié à de jeunes délinquants pour les sortir de l’engrenage de la récidive.

D’après l’article, pas de doute, c’est l’arme absolue contre la récidive. De fait, pour Marco et Karim, suivis par la journaliste, on nage en plein conte de fées.

Marco, ancien délinquant multi-récidiviste, a soudainement « changé d’orientation » depuis qu’il a obtenu un emploi dans le cadre du dispositif. « Le travail, on y prend goût », dit-il, tandis que la journaliste ne cache pas son admiration devant son enthousiasme « dès la première heure » pour un job « pourtant peu glamour ».

Karim, lui aussi, « s’éclate » dans son nouveau job, après avoir pourtant « gravi les échelons de la délinquance » jusqu’au deal de crack et de cocaïne. Et cela ne fait pas de doute, s’il a arrêté, c’est grâce à ce nouveau dispositif : « Je serais ressorti sans travail, sans argent, il y aurait eu un gros risque que je recommence. Mais là, de voir qu’il y a des gens qui croient en moi, qui me donnent une chance, j’ai plus envie d’aller vendre ».

Il faudrait vraiment être rabat-joie pour critiquer une réussite aussi éclatante. Et pourtant, il existe de bonnes raisons d’être circonspect vis-à-vis de ce genre de succès apparents.

Passons sur le fait que ce dispositif revient à privilégier, dans la quête difficile d'un emploi, les jeunes qui ont violé la loi plutôt que ceux qui, venant de milieux sociaux identiques, ont choisi de rester honnêtes.

Ce qui pose surtout question, c’est l’efficacité du dispositif dans la lutte contre la délinquance. Car pour la mesurer, il est indispensable de se voir apporter une réponse aux quatre questions suivantes :

1. Quelle est la proportion de jeunes entrés dans le dispositif qui sont dans le cas de Marco et Karim, c'est-à-dire en emploi et ayant quitté la délinquance ? 10 %, 50 %, 90 % ?

Tout ce que l’on sait, c’est que deux jeunes sont toujours en emploi et n’ont pas récidivé quelques mois après l’entrée dans le dispositif. Mais s’il s’avérait qu’ils n’étaient que 2 sur 10, cela ne changerait-il pas le point de vue de la journaliste ?

2. Marco et Karim ont-ils vraiment arrêté la délinquance parce qu’on leur a trouvé un emploi, ou bien étaient-ils de toute façon décidés à s’en sortir ?

Les économistes appellent ça « l’effet d’aubaine » (on en a beaucoup parlé dans le cas des heures supplémentaires défiscalisées : même les entreprises qui auraient de toute façon recouru aux heures supplémentaires bénéficient de l'allègement fiscal, et on ne sait pas très bien combien d'entreprises ont décidé d'y recourir du fait de la mesure).

Pour répondre à cette question dans le cas de nos jeunes délinquants, et évaluer rigoureusement un tel dispositif, il n’existe qu’une seule méthode : séparer en deux groupes, de façon aléatoire, les délinquants qui se sont dits prêts à entrer dans ce dispositif. L’un des deux groupes bénéficiera réellement du dispositif, tandis que l’autre groupe servira de « contrôle » (il ne disposera d’aucune aide). Au bout d’un an, puis de trois ans, on compare les taux de récidive (et les taux de chômage) de chacun des deux groupes.

Si l’on constate que le taux de récidive est inférieur pour le groupe bénéficiaire (et ce en raison de son plus faible taux de chômage), c’est un bon début, mais cela ne signifie pas encore qu’il faille généraliser le dispositif (voir questions 3. et 4.)

3. Dans l’hypothèse où la mesure diminue le taux de récidive, n’existe-t-il pas, pour le même coût, des programmes de prévention de la récidive plus efficaces ?

Autrement dit : les sommes engagées sont-elles proportionnées à la baisse de la récidive qu’elles ont permis d’obtenir ? Par exemple, si l'on s'aperçoit que pour chaque jeune "sorti" de la délinquance, on a dépensé un million d'euros, on peut estimer qu'un meilleur usage peut être fait de cette somme.

4. Dans l’hypothèse (toujours) où la mesure diminue le taux de récidive, cet effet positif n’est-il pas compensé par une hausse du nombre de délinquants ?

La question peut paraître surprenante. Rappelons pourtant que l’impunité dont bénéficient souvent les mineurs délinquants constitue pour certains un encouragement à passer ou repasser à l’acte.

A fortiori, si l'un des risques encourus du fait d’avoir commis une infraction est de se voir offrir un emploi, cela n’est-il pas de nature à lever les inhibitions d’une fraction de délinquants potentiels ?

Conclusion : il n’est pas encore temps de déboucher le champagne. Malgré la success story de Marco et Karim, on est malheureusement encore loin d’avoir trouvé le graal en matière de lutte contre la délinquance.

5 commentaires

Cali le 25 Juillet 2009 à 17:31

A noter que l'initiateur du dispositif, Marie-Pierre Hourcade, juge pour enfants au TGI de Paris, est une magistrate très engagée contre une justice des mineurs moins laxiste. Elle fait partie de l'Association Française des Magistrats de la Jeunesse et de la Famille, qui s'est mobilisée contre le rapport Varinard...

van der Waals le 27 Juillet 2009 à 13:49

Et vous proposez quoi comme solution qui permettrait de réinsérer les délinquants dans la société ?

Je ne pense pas que ce soit le genre de mesure qui tant à se généraliser au point de voir inscrit dans le code pénal "tout traffic de drogue sera puni par un CDI". De toutes façons le nombre de places disponibles pour ses jeunes ne sera pas extensible. Je vois plus cela comme une solution alternative pour remettre le pied à l'étrier de quelques jeunes qui peuvent s'en sortir. Et c'est tant mieux.

Pour le coût de ces mesures, il ne doit pas être si élevé, au plus des allègements de charges pour l'employeur, ce qui n'est rien par rapport à ce que pourrait coûter une place en prison.

Le point 2 de tiens pas : Si ils étaient décidés à s'en sortir le fait que l'on les y aide n'est pas un gaspillage d'énergie, au contraire, si il ya la volonté et les moyens, les chances de succès sont plus grandes. Si ils ne voulaient pas s'en sortir de toutes façons ça ne servait à rien de les mettres dans ce dispositif là.

Sinon l'article contient effectivement quelques zones d'ombres. Il précise par exemple que les jeunes ne sont pas libres mais en semi-liberté mais il ne détaille pas ce que cela veut explicitement dire.

cap-justice le 27 Juillet 2009 à 18:17

van der Waals,

Ce que je propose ? D'abord d'éviter d'en arriver au moment où l'on doit "réinsérer" le délinquant, en faisant en sorte qu'il ne tombe pas dans la délinquance. Comment ? En mettant fin à l'impunité de fait de nombreux délinquants et en prononçant des peines suffisamment dissuasives pour en décourager un certain nombre.

Vous dites, "c'est tant mieux", mais vous ne connaissez rien de l'efficacité de cette mesure. Ce que je demande également, c'est une évaluation rigoureuse, et non un article complaisant.

Le point 2 tient, au contraire : s'ils étaient sortis de la délinquance de toute façon, il paraît inutile (et injuste) de les privilégier dans la recherche d'emploi.

Semi-liberté, cela veut dire qu'on dort en prison. Mais je suis d'accord avec vous, les modalités du dispositif ne sont pas claires du tout dans l'article.

Yog le 04 Novembre 2009 à 09:42

Vous devriez écrire une lettre à libé, adressée à la journaliste, pour lui demander les stats de réussite en question. Ce serait plus honnête de votre part que de sous-entendre que ladite journaliste ne les a pas cherchées.

Pour le reste, je ne vois pas ce que la peine "exemplaire" a de dissuasive, donc bon. Par exemple, les peines infligées à Evrard pour le viol d'un gamin sont exemplaires: il va sortir à 80 ans, aura perdu la moitié de sa vie dans une cellule pourrie, çe ne fait clairement pas envie (ou alors vous avez des goûts bizarres).
Mais est-ce que vous menez une vie sexuelle normale par peur de finir comme lui ou pour d'autres raisons? (je n'ose supposer que vous soyez vous aussi, comme Evrard, un délinquant sexuel multirécidiviste).
En ce qui me concerne, ce n'est pas le sort d'Evrard qui me fait coucher avec ma femme, c'est plutôt le fait d'être amoureux d'elle.

mozinor le 17 Décembre 2011 à 00:17

Oh !!! cool
J'vais dire à ma fille qui est encore dans le cursus universitaire d'arrêter de se faire chier !!!!
On va planter de l'herbe , se faire serrer et quand on sortira .........Le CDI , le sésame tant convoité !!!
Non mais sérieux , je suis tout à fait d'accord avec un post précédent où il est dit que si notre justice fonctionnait correctement et avec des mesures prises qui fassent prendre conscience aux délinquants de tout poil qu'il n'est vraiment pas cool de croupir en prison comme cela se passe dans pas mal de pays, l'existence même de cette association et bien d'autres et toutes ces énergies dépensées à en discuter n'auraient pas lieu d'être ......
Marre de tjs casquer pour rien .....on fout les parasites au trou et basta (au moins mon pognon servira à qqc plutôt qu'à les engraisser pour qu'ils m'emmerdent au quotidien)

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